La vie privée du Roi de Prusse ou Mémoires pour servir à la vie de Mr. De Voltaire, écrits par lui-même

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Ces Mémoires datent de 1759, l’année de Candide. S’il feint d’écrire son autobiographie, son propos est autre : le texte est d'abord dédié à la vie du roi Frédéric II de Prusse avec lequel Voltaire entretien une correspondance dès les années 1736 avant de se rendre à plusieurs reprise en son palais. Ce livre a d’ailleurs été autrefois édité sous le titre Vie privée du roi de Prusse. Le mélange de ressentiment et d’admiration est évident.

Alors que son père est figuré comme un despote, son fils est présenté comme un roi philosophe aux mœurs et à la morale singulière pour l’époque.

Dans son ouvrage, Voltaire mentionne (aux pages 53 à 56 dans une édition de 1784) une réponse du grand Frédéric à qui on avait donné à signer la peine de mort d’un de ses sujets convaincu de ce crime avec son ânesse. Le roi ne confirma pas la sentence et écrivit au bas « qu’il donnait dans ses États liberté de conscience et de f..." qu'on peut supposer être forniquer !

Le Roi tourne ensuite en dérision le jugement rendu par l’église, en mettant en cause son accusateur.


Extrait

Voici ci-dessous la retranscription du passage dans l'édition de 1784:

La vie privée du Roi de Prusse ou Mémoires pour servir à la vie de Mr. De Voltaire, écrits par lui-même, Amsterdam, 1784.


[p. 53] Quelques Juges de Province voulurent faire brûler, je ne sais quel pauvre paysan, accusé par un Prêtre d’une intrigue galante avec son ânesse : on n’exécutait personne sans que le Roi n’eût confirmé la Sentence, loi très-humaine, qui se pratique en Angleterre et dans d’autres pays : Frédéric écrivit au bas de la Sentence, qu’il donnait [p. 54] dans ses Etats liberté de conscience et de f….


Un Prêtre d’auprès de Stetin, très-scandalisé de cette indulgence, glissa dans un sermon sur Hérode quelques traits qui pouvaient regarder le Roi son maître ; il fit venir ce Ministre de village à Potzdam, en le citant au consistoire : quoiqu’il n’y eût à la Cour pas plus de consistoire que de messe. Le pauvre homme fut amené, le Roi prit une robe et un rabat de Préficant ; d’Argens, l’Auteur des Lettres Juives, et un Baron de Polaik, qui avait échangé trois ou quatre fois de religion, se revêtirent du même habit : on mit un tome du Dictionnaire de Bayle sur une table en guise d’Evangile, et le coupable fut introduit par deux Grenadiers devant ces trois Ministres du Seigneur. Mon frère, lui dit le Roi, je vous demande au nom de Dieu sur quel Hérode vous avez prêché ? Sur Hérode qui fit tuer tous les petits enfants, lui dit le bon homme : je vous demande, [p. 55] ajouta le Roi, si c’était Hérode du premier du nom, car vous devez savoir qu’il y en a eu plusieurs ? Le Prêtre de village ne sut que répondre. Comment, dit le Roi, vous osez prêcher sur un Hérode, et vous ignorez quelle était sa famille ? Vous êtes indigne du Saint Ministère : nous vous pardonnons cette fois ; mais sachez que nous vous excommunicrons, si jamais vous prêchez contre quelqu’un sans le connaître. Alors on lui délivra sa sentence et son pardon ; on signa trois noms ridicules, inventés à plaisir. Nous allons demain à Berlin, ajouta le Roi, nous demanderons grace pour vous à nos frères, ne manquez pas de nous venir parler. Le Prêtre alla dans Berlin chercher les trois Ministres, on se moqua de lui ; et le Roi, qui étoit plus plaisant que libéral, ne se soucia pas de payer son voyage. Frédéric gouvernait l’Eglise aussi despotiquement que l’Etat ; c’était lui qui prononçait les divorces quand un mari et une femme voulaient se marier ailleurs. [p. 56] Un Ministre lui cita un jour l’ancien Testament au sujet d’un de ces divorces : Moïse, lui dit le Roi, menait les Juifs comme il voulait, moi je gouverne mes Prussiens comme je l’entends.


Ce gouvernement singulier, les mœurs encore plus étranges, ce contraste de stoïcisme et d’épicurisme, de sévérité dans la discipline militaire, et de mollesse dans l’intérieur du palais, des Pages avec lesquels on s’amusait dans son cabinet, et des Soldats qu’on faisait passer trente-six fois par les baguettes sous les fenêtres du Monarque, qui les regardait ; des discours de morale et une licence effrénée, tout cela composait un tableau bizarre, que peu de personnes connaissaient alors, et qui a depuis percé dans l’Europe.

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